L’argument de la « cause première » — une explication simple, philosophique et logique
Quand on entend « cause première », on imagine parfois un slogan religieux. En philosophie, c’est plutôt une question de bon sens poussée à fond : si des choses existent et changent, d’où vient, au final, la réalité qui les porte ? L’argument ne prétend pas « prouver » Dieu comme on prouve un théorème de géométrie. Il vise plutôt à montrer que l’idée de Dieu est une explication rationnelle de l’existence du monde.
L’objectif ici : comprendre l’argument sans jargon, avec une logique claire.
1) Le point de départ : on constate un monde de choses « causées », « créées »

Regarde autour de toi :
- une graine devient un arbre parce qu’il y a de l’eau, de la terre, de la lumière ;
- une étoile se forme parce que la matière s’effondre sous gravité ;
- toi-même, tu existes parce que tu as des parents, une histoire biologique, etc.
Dans l’expérience ordinaire, les événements et les objets ne surgissent pas de nulle part : ils s’inscrivent dans une continuité de dépendances à leur environnement et aux lois de la physique. Ce constat est banal. La question philosophique commence quand on demande :
« Sommes-nous condamnés à une régression infinie des “pourquoi cela existe ?” (chaque chose expliquant une autre chose), ou faut-il postuler un terme d’arrêt : quelque chose à l’origine de tout qui rendrait possible l’existence de la totalité des éléments contenus dans l’univers ainsi que l’univers lui même et ses lois ?»
2) Deux versions proches (souvent mélangées)
Il existe deux grandes façons de formuler l’argument. Elles se ressemblent, mais elles ne posent pas exactement la même question.
Version A — « Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? » (contingence)
Elle part d’un fait : beaucoup de choses auraient pu ne pas exister.
Toi, moi, cette table, cette planète : rien n’obligeait nécessairement leur existence.
On appelle ce type de choses des êtres contingents : ils existent, mais ils n’ont pas en eux la raison ultime de leur existence. Ils dépendent de conditions extérieures. Ils existent aujourd’hui, mais n’ont pas toujours existé. (comme l’univers et tout ce qu’il contient qui a environ 13,8 milliards d’années.)
La question devient :
Si tout ce qui existe est contingent (pas nécessaire), d’où vient l’existence elle-même ?
Version B — « Une chaîne de causes a-t-elle besoin d’une base ? » (séries causales)
Ici, on ne se concentre pas sur l’origine dans le temps, mais sur la dépendance ici et maintenant.
Exemple : une lampe allumée dépend du courant, qui dépend du réseau, qui dépend de centrales, etc. Même si ce réseau existait depuis toujours, la lampe dépend actuellement, au présent immédiat d’un système qui la fait fonctionner.
La question devient :
Une dépendance actuelle peut-elle être « suspendue » à l’infini, sans rien qui soutienne l’ensemble ?
3) La structure logique (sans formule compliquée)
Voici une présentation simple, en étapes, de l’argument « cause première » (dans un style plutôt classique).
Étape 1 — Il existe des réalités dépendantes
Certaines choses existent sans être « auto-suffisantes » : elles commencent, changent, s’altèrent, cessent. Elles dépendent d’autres facteurs pour exister ou pour être ce qu’elles sont.
Étape 2 — Une réalité dépendante n’explique pas ultimement son existence
Dire « X existe parce que Y existe » n’est pas une explication finale si Y est lui-même dépendant d’un autre élément, et ainsi de suite.
On a alors une série : X ← Y ← Z ← …
Étape 3 — Une série de dépendances ne peut pas tout expliquer si elle n’a pas d’ancrage
Si chaque maillon reçoit son « pouvoir d’exister » d’un autre maillon, et qu’il n’y a jamais de source initiale, on peut conclure logiquement que l’ensemble ne s’explique pas.
Une image utile : des anneaux de chaîne suspendus dans le vide. Si chaque anneau est tenu par un autre, mais qu’il n’y a aucun crochet, ça ne tient pas.
Étape 4 — Donc, il faut une réalité non-dépendante
Pour que des réalités dépendantes existent, il faut (au moins) une réalité qui ne reçoive pas son existence d’une autre : une réalité « non causée » (au sens : non causée par autre chose), ou nécessaire (au sens : elle ne peut pas ne pas exister).
Cette réalité joue le rôle d’« ancrage » explicatif, d’origine ultime.
Étape 5 — Pourquoi certains identifient cet ancrage à Dieu
Si elle est vraiment ultime, cette réalité doit être (à minima) :
- non dépendante (sinon elle ferait partie de la série) ;
- nécessaire (son existence n’est pas empruntée) ;
- fondation de l’existence des autres choses.
Beaucoup de philosophes ajoutent : si elle fonde l’existence, elle doit aussi être d’une certaine manière « supérieure » au changement matériel, donc non soumise aux limites habituelles (naître, périr, manquer d’énergie, etc.). C’est ce paquet de caractéristiques qui rapproche l’argument d’une notion philosophique de Dieu.
4) Ce que l’argument ne dit pas (important)
- Il ne dit pas : « Dieu est un événement au début du temps. »
- Certains raisonnements (type kalam) parlent d’un commencement. Mais l’idée « cause première » la plus classique peut aussi être formulée sans parler d’un “avant” l’univers.
- Il ne dit pas : « Donc le Dieu d’une religion particulière est vrai. »
- L’argument vise une conclusion minimaliste : un fondement nécessaire de l’existence. Les étapes religieuses viennent après, par d’autres arguments.
- Il ne remplace pas la science.
- La science décrit des mécanismes internes au monde. La cause première cherche une explication plus fondamentale : pourquoi il y a un monde avec des lois plutôt que rien du tout.
5) Les objections courantes (et pourquoi elles ne tuent pas l’argument)
Objection 1 — « Et qui a causé Dieu ? »
Réponse courte : l’argument ne dit pas « tout a une cause ».
Il dit plutôt : tout ce qui est dépendant a une cause (ou une explication) extérieure.
Si Dieu est défini comme non dépendant, la question « qui l’a causé ? » change de sujet.
Ce n’est pas une pirouette : c’est la logique même de l’argument. On cherche précisément ce qui n’est pas dans la catégorie « causé ».
Objection 2 — « Une régression infinie est possible »
Parfois oui, selon le type de série.
Mais l’argument cible surtout une idée : si chaque élément n’a que du “prêt-à-exister”, sans jamais une source, l’ensemble reste “sans sol”.
Autrement dit : une infinité de dettes n’annule pas le besoin d’argent réel si personne n’a un compte crédité.
L’infini n’est pas une baguette magique : il faut voir s’il explique ou s’il repousse le problème.
Objection 3 — « Le monde peut être la chose nécessaire »
C’est une option philosophique : certains diront « l’univers est le fait brut ».
L’argument demande alors : l’univers (matière-énergie + lois) a-t-il les traits d’un être nécessaire ?
- Est-il intrinsèquement non dépendant ?
- Est-il explicatif de lui-même ?
- Les lois sont-elles “nécessaires” ou auraient-elles pu être différentes ?
Répondre « oui » est possible, mais ce n’est pas gratuit : il faut défendre que le monde a en lui-même cette nécessité.
6) Une manière sobre de résumer
On peut condenser l’idée ainsi :
- Il existe des réalités dépendantes (contingentes, changeantes, causées).
- Une réalité dépendante ne suffit pas à expliquer ultimement l’existence.
- Un ensemble de réalités dépendantes, même très grand, reste dépendant.
- Donc il existe une réalité non dépendante, fondement de l’existence des autres.
- Cette réalité ressemble à ce que beaucoup appellent « Dieu » au sens philosophique.
7) Pourquoi cet argument reste intéressant, même pour un sceptique
Parce qu’il met le doigt sur une alternative difficile à éviter :
- Soit l’existence ultime est “sans raison” (un fait brut : « c’est comme ça »),
- soit il existe un principe explicatif plus profond que les choses ordinaires.
Le débat devient alors : qu’est-ce qui est le plus raisonnable ?
Un fondement nécessaire (type cause première) ?
Ou un univers contingent sans explication ultime ?
Ce n’est pas une question de crédulité. C’est une question de métaphysique : que veut dire “expliquer”, et jusqu’où une explication peut-elle aller.
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